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Jeudi 9 octobre 2008


- Je suis un régime.
- Vous êtes au régime pour quelle raison ?
- Je ne suis pas au régime. Je faisais un parallèle avec ce que je me sens être.
- C’est à dire ?
- Un petit peu de tout.
- Un juste équilibre donc.
- Non, c’est une vision pas vraiment positive.
J’ai un défaut majeur, des mots, des mots…, qui arrivent sans crier gare. C’est curieux. Ici je parle d’une certaine façon qui n’est pas vraiment celle de mon quotidien. Il y a des choses comme, celles-ci, qui sortent librement. Parfois je suis même positivement surprise, mais le plus souvent, j’ai l’impression que je dis ici tout ce qui ne se dit pas, ou que je garde au fond. En fait c’est ça. Je suis peut-être totalement ridicule au fond de moi. Tu me diras Katia, c’est pour cela que tu vois Marcel Mattei, n’est-ce pas ? Pour éclaircir ces petits coins sombres, même, à tes propres yeux ! Ces inconnus à l’intérieur de toi !
Il attend !!!!


- C’est à dire que je ne suis pas en train de faire le rapport avec l’équilibre nutritionnel qui participe de la bonne santé. Non, je suis en train de vous dire que je me sens puzzle.
- Je vois, un peu découpée ?
- Pas vraiment. Vous voyez quand on regarde un tableau, une photo, il y a quelque chose de fort qui émerge. Une couleur, un personnage, une forme, une lumière, une ombre…quelque chose. Et bien, je ne suis pas un tableau, rien de fort n’apparaît.
- Expliquez-moi.
- Je me sens un petit peu de tout mais je ne suis pas un truc particulier. Par exemple, je réalise des tonnes de petites créations, mais pas une en particulier. On ne peut pas me qualifier en disant « ah ! Katia, elle, c’est la spécialiste de tel truc ».
Il a l’œil torve soudain. Il regarde ma bouche parce que je parle ou parce qu’il se dit que je suis peut-être une spécialiste de vous savez quoi ? Non, il regarde souvent ma bouche. Il faut dire que, vu le débit de mes mots, ma bouche, c’est comme un dessin animé. Elle se forme et se déforme dans tous les sens. Elle est expressive. Elle mime mes sentiments. Elle s’ouvre grand pour la colère, s’étire pour la surprise, s’abaisse par dépit…Il s’imagine, sans doute, que c’est pour cela que je n’ai pas de ride autour de la bouche. Parce que je lui fais faire de la gymnastique. Lui, c’est marrant, il a des petits plis autour de la sienne. C’est un phénomène que je ne connaissais qu’aux femmes. Il fait un rictus là, avec la sienne. Il m’imite ? Il tente un exercice ? c’est vrai qu’il a un petit côté préoccupé de sa personne. Il y avait un film comme cela, je crois me souvenir avec Michael Kane qui se regardait dans le miroir pendant que son patient allongé se parlait à lui même. (vérifier si ce n’est pas un woody Allen ou plutôt un Brian De Palma, non ?). Cesse ces interrogations sans contenu Katia ! Et, si tu peux, évite les phrases ambiguës.

- Où êtes vous ?
- Je suis ici. Je m’interroge sur les phrases que je dis…parfois je me mets dans des situations malheureuses parce que je lâche spontanément ce que je ressens.
- Vous avez dis quelque chose qui vous gène ?
- Non, pas vraiment...enfin, si. Je dis que je ne suis pas la spécialiste de quelque chose. Au cours d’un dîner entre gens biens, on m’aurait tout de suite collé un truc sur la peau.
- Que voulez-vous dire ?
- Eh, bien, et bien….
C’est pas vrai, mais qu’ai-je dans le corps, aujourd’hui ? Le diable ? Je crois que mon truc, avec un grand  « T », c’est le Tact pour me mettre toute seule en boîte! Voilà ! Mais bon sang, Katia, ça te vient d’où ? Tu aurais louvoyé, tu ne serais pas en train de chercher une réponse à quelque chose dont tu ne voulais pas parler. Et puis le temps passe et si tu veux creuser le sujet puzzle, il faut avancer. Cherche, cherche. Pense pense Katia. Une petite tape sur ta tête de Winnie t’aidera à réfléchir ?

- Et bien, on m’aurait tout de suite collé une image de…euh, bref vous voyez ce que je veux dire.
Il interroge du regard le bougre.

- Les gens pensent tout de suite à des trucs un peu…hum, hum… sexe.
Tu sens là, le truc ? tu as de plus en plus de mal à le dire, ce mot, ma belle ! En rentrant trouve un synonyme dans le dico pour en finir avec lui.

- Vous pensez ça ?
- Je ne le pense pas, je le vois.
- Comment le voyez-vous ?
- Le regard. Le regard des hommes souvent et puis surtout le regard de leurs femmes. D’autant que je suis une femme libre, donc on pense que je suis une allumeuse. Que je vais piquer le mari d’une autre. C’est la tare des femmes seules. Déjà, être invité quand il n’y a que des couples, c’est une veine ! Et puis, vous savez, la plupart du temps autour d’une table, les conversations restent à un niveau consensuel (tu frises la vulgarité) pour éviter que les gens se frittent. Du coup ça nivelle un peu par le bas. L’universel, c’est le sexe. Ça marche à tous les coups.
Oui, bravo, d’un trait, le mot. Je suis frappée, c’est vrai. Il y a des jours où je lui raconte tout de go des trucs super crus et puis d’autres où le malaise me cerne, m’engourdie, me bouffe. Là, il se dit, «je vois le genre de dîners dans lesquels elle perd son temps. Super, on en a au moins pour dix ans.» Il fait ses calculs. Je lui paie ses impôts de la décennie à venir.

- Vous parlez comme si on ne pouvait vous voir autrement. N’est-ce pas vous qui vous percevez ainsi ? Qui interprétez…
- Ah, non ! non, non.
- Laissez-moi finir. Ce n’est pas une accusation. Je veux dire par là, pourquoi ne vous donnez-vous pas la chance de penser différemment de vous. J’entends, que vous restiez dans l’idée que vous vous faites de vous. Ce regard que vous pouvez modifier par le travail que l’on fait ici et non que vous entriez dans ce que vous supputez être la pensée des gens. Nous avions déjà évoqué cette question du regard des autres. D’autant, qu’il y a quelque chose de fantasmé. Cette idée que les autres pensent d’emblée que lorsque vous parlez, vous parlez de « sexe ». Que vous l’évoquiez ou non. Ils ne peuvent pas suivre votre pensée sans vous juger, sans considérer autre chose ?
- Vous comprenez Marcel…
…Je l’ai appelé Marcel ou je rêve ? Au mon dieu, oh, là là je ne crois pas en vous mais venez à mon secours. Je suis toute rouge, c’est la première fois que je l’appelle par son prénom. Après tout j’appelle mes clients par leur prénom, eux aussi. Non, ce n’est pas pareil, lui il fouille dans mon inconscient, c’est très intime, alors l’appeler par son prénom, c’est comme passer une autre porte. Je suis conne, je suis conne. On fait quoi dans ce cas ??? (à part s’enfuir à quatre pattes ?) n’y pense même pas.

- Oui.
Il est gentle.

- Oui, et bien, vous avez peut-être raison. Je me trompe peut-être sur la pensée des gens. C’est vrai que je ne suis pas dans leur tête. Je me vois cependant en image faire des bourdes et je m’autocritique en live.
- Nous y voilà. Vous dites très bien les choses. Vous vous sanctionnez d’emblée. Dire, je ne me sens pas spécialiste dans un truc particulier. Ça n’a rien de sexuel, vous êtes d’accord ?
- Oui, et non.
- Pourquoi ? Où puisez-vous cette association ?
- Nulle part, c’est comme ça.
- Vous pensez beaucoup au sexe ?
- Non, non, non...
J’ai chaud, je vais tomber dans les pommes. apportez-moi, un plat de Fetuccines au Gorgonzola. Oh, il m’embête. Qu’est-ce qu’il cherche là. Qu’est-ce qu’il veut me faire dire. Je ne vois pas la porte de sortie. Tout se brouille. Je la sens mal la question prête à emporter.

- Je voudrais revenir à mon problème de départ. Je me sens mal avec cette perception de n’être que des petits morceaux et pas des petits morceaux avec un plus gros que les autres.
- J’entends bien. Vous fuyez cependant la question que je viens de vous poser. Nous allons y revenir. Elle rejoins cette question des petits morceaux. Chacun étant constitué de multiples personnalités, de multiples parts, on pourrait dire que nous sommes à une étape ou vous rassemblez toutes ces parts de vous et que vous ne voyez pas encore celles que vous ne connaissez pas.
-...
- En fonction des situations, des personnes avec lesquelles vous êtes. Certaines parts de votre personnalité vont dominer plutôt que d’autres. Comparez la personne que vous êtes avec vos clients et celle que vous êtes avec vos enfants. Celle que vous êtes avec vos amis ou avec votre ex-mari. C’est ce qui fait que vous êtes complète.
- Je comprends, mais, je venais avec une petite question bien concrète. Je fais un peu de tout, du bricolage, de toutes sortes, de la création, du tricot de la couture, de la sculpture, de la cuisine etc. Tout est bien. Mais, je n’excelle pas dans un art majeur. Et c’est ce qui me laisse à penser que je suis incomplète. Que je ne suis rien. Touche à tout, c’est tout.
- Je ne suis pas d’accord. Faire toutes ces « petites choses » comme vous dites, ce n’est pas donné à tout le monde. Et si vous preniez cela comme un tout majeur. Votre capacité créative au service de votre plaisir car il s’agit de plaisir, n’est-ce pas ? pas de travail ?
- …
- Nous devons nous arrêter là. Beaucoup de choses ont été évoquées aujourd’hui. Elles sont importantes dans le travail que nous menons.
J’aimerais que vous réfléchissiez à la question de la fuite. La fuite comme non réponse à une question qui vous gène ou qui vous demande de vous ouvrir, d’aller au fond de vous. La fuite dans des occupations plaisantes mais très diversifiées plutôt que l’approfondissement d’une discipline qui pourrait à terme vous donner plus de satisfaction qu’un petit peu de tout. N’avez-vous pas de préférence ? N’y-a-t-il pas une activité qui vous plaise davantage que les autres ?
-…
J’ouvre des yeux ronds…la bouche tout aussi ronde d’ailleurs, de quoi le laisser imaginer…stop là ! stop, tu entends ?

- Pour cela il n’y a pas de régime mais quelques portes à ouvrir.
Une dernière chose avant de nous revoir, essayer d’imaginer ce qui vous valorise à vos yeux. Et cette impression que les autres vous voient, je dirais exclusivement «sexuée» et qui vous gène tant. Nous en reparlerons.

Je paie. Je pars. Je dévale les escaliers, j’ai envie de peindre, du rouge, du vif, de l’énergétique. Une petite pose à la boulangerie versus la pasta italienne histoire de plâtrer rapidement mes frustrations.



©v.caron2006-2008
Par CVeronique - Publié dans : Chronique psy
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Mardi 9 septembre 2008


- J’ai pleuré toute la semaine.
- Que s’est-il passé ?
- Je ne sais pas…
C’est reparti, j’ai la parole d’un côté et l’esprit qui vagabonde de l’autre. Aujourd’hui, je ne sais, j’ai les mots coincés dans le gosier. Ça ne sort pas. En fait, j’ai la sensation que mes larmes se sont muées en boules de billard de toutes les couleurs. Et ça bloque.

- …j’ai vu ce film dont j’écoute la musique, « je vais bien, ne t’en fais pas », dimanche. J’étais seule. Mes filles chez leur père, mon espace-temps était à moi. Rien qu’à moi. Depuis, je flotte. Je suis dans ces émotions éprouvées.
- De quelles émotions s’agit-il ?
- …
Je n’ai plus de voix. C’est sec là. Il me regarde en battant des cils. Il patiente toujours avec la même attention, un regard qui navigue dans le mien et sur mes gestes. Habituellement je bouge. Mes mains sont mobiles. Mes yeux virevoltent. Là, je suis crispée, resserrée. Même mes pieds semblent moulés dans le sol, emprisonnés.

- Ce n’est pas un film facile.
Tiens, il l’a vu aussi. Je le vois bien au ciné avec sa Laurence, main dans la main. Non, je ne vois rien. Je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez tout rouge. Je suis enrhumée pour singulariser mon portrait. Oh, la, l ! j’ai envie de pleurer. Retiens-toi, retiens-toi.

- C’est un film délicat, difficile. Il m’a beaucoup émue.
- …
- …j’ai mal au ventre.
- Vous voulez un verre d’eau ?
- Non merci.
C’est la première fois que je vois une fontaine chez un psychiatre. D’habitude ces engins sont dans les supermarchés ou chez les assureurs, les banquiers tous les lieux que l’on voudrait fuir et où l’on tente de nous retenir. C’est moche comme machine ! mais lui, il a le modèle avec les belles bouteilles de verre comme chez mon marchand de couleurs. Il a bon goût. Ce serait marrant d’inventer des fontaines comme ça avec du Don Pérignon dedans. À mon avis, ça décoincerait pas mal de gens. Le champagne a cette vertu de libérer ce qui bloque, d’effacer quelques temps ce qui effraie. Il est 10h, mais je m’en ferais bien un petit verre. Enfin, une coupe, parce que le Don Pérignon, c’est meilleur en expansion dans une coupe de cristal fin. Les petits ballons, c’est bon pour l’Côte du Rhône, au comptoir. Moi, j’aime pas. Et les fluttes non plus. J’ai toujours la marque du verre sur le nez, après. Si maintenant tu prônes l’alcool au petit déjeuner, ton avenir est cuit et ton nez aussi !


- …
Il attend tel un maître Yogi, patient, inaltérable. Et je suis incapable d’aligner plus de dix mots. En fait je suis bouleversée. Il me considère. Il a le temps. C’est le mien. Je peux, si je le veux, repartir dans vingt minutes sans en dire davantage, il ne m’en voudra pas. Ça le repose peut-être. Non, je sais que dans sa tête ça bosse dur. Toutes ses petites cellules travailleuses arpentent les circuits de son cortex. Elles se croisent, discutent, élaborent, fabriquent des hypothèses. J’aimerais être une cellule espionne et aller faire un tour dans ses pensées. Je prendrais des photos, j’enregistrerais des sons. Je suis sûr qu’il y a du bruit dans cette usine à réflexion. Aujourd’hui, c’est peut-être la première fois que je suis paralysée ainsi. Il n’est pas habitué. Ce doit être un symptôme. Une manière pour lui de voir qu’il se passe quelque chose d’important. Il me scanne encore. Il ne fait aucun bruit, reste immobile. Ça me gène. Je regarde son bureau, tout y est à sa place. C’est étrange le silence.

- C’est étrange le silence.
Il me fait un sourire complice.
En fait dans ce film, c’est le silence, le non-dit. Les yeux disent qu’il se passe quelque chose mais chacun est sur sa réserve et cette jeune fille qui interroge, remue, bouge, vit alors que tous, autour, se contiennent. En voulant la préserver, les parents ne se ménagent pas et ils l’obligent à faire son chemin dans la recherche d’elle-même pour survivre au silence de son jumeau. Je crois que c’est cela qui m’a émue. Cette douceur, cette gentillesse, cette protection par la douleur contenue, cachée. C’est un sauvetage. Pour sauver leur fille, ces parents-là, doivent cacher leur propres émotions, leurs propres douleurs, se mettre, même, en position de coupables de quelque chose. Le père porte sur ses épaules une responsabilité qui est celle d’un père vis-à-vis de sa fille, de sa femme pour ne pas perdre un autre enfant. Un rempart aussi contre le chagrin. La perte de l’enfant, l’obligation quand on est parent de trouver des solutions, les moins mauvaises pour protéger sa famille, c’est quelque chose que j’ai ressenti au fond de mon ventre.
- Vous voulez un mouchoir ?
- Non, merci, je ne pleure pas, je suis juste enrhumée. C’est gentil. Ça va. C’est bien de parler.
- …
- Pourquoi ce film m’a-t-il a ce point retournée ? Serais-je capable de tant d’abnégations pour mes enfants ? Saurais-je ? je ne suis plus sûr de rien. Avoir des enfants, les mettre au monde, c’est pactiser avec l’angoisse. Celle de la vie, de la mort, de la perte. C’est regarder le monde de dehors différemment avec ses propres yeux, ses propres faiblesses, ses forces et parallèlement avec les yeux, les forces et fragilités des enfants, en fonction de leur personnalité et de leur âge. C’est une nouvelle fois, composer. Je suis un compositeur.
Ben voyons, tu es repartie dans tes délires Katia. Tu réfléchis, ça semble cohérent et soudain, hop tu as un court circuit. Mais pas du tout ! Ça se tient tout ça. Mais tu te rends compte que tu te parles toute seule en le laissant, l’autre, dans le silence ? Oui, bon, il ne va pas se vexer Mattéi.

- Vous trouvez que je suis folle ?
- Pourquoi dites-vous cela ?
- En fait, il faut que je vous dise. Depuis toujours, depuis l’enfance je me parle toute seule. Je me fais des conversations intérieures et parfois quand je n’ai pas trop mal à la gorge, quand il n’y a pas des boules de tennis en papier de verre,coincées derrière ma luette, je parle tout haut. C’est grave ?
Il bascule avec un sourire amusé de droite à gauche. Oui, c’est ça il ne me prends pas au sérieux. Il me croit.

- Vous savez ma mère faisait ça aussi. Elle a la maladie d’Alzheimer. Ma fille, la plus jeune parle seule aussi. Sans cesse. Je vois un pédopsychiatre pour ça. Je suis coincée en sandwich entre les deux. C’est génétique ? c’est une maladie connue ?
- Qu’en pensez-vous ?
- Mais, je n’en sais rien. Je ne sais pas, vous comprenez ? je ne suis pas médecin.
- Cela vous gène-t-il ? En souffrez-vous ?
- Non, non, pas vraiment je ne m’en rends pas compte. C’est cela qui m’inquiète. Je ne me rends peut-être pas compte que je suis folle. N’est-ce pas, ça, la folie ? Je me suis surprise à m’auto-dialoguer devant ma fille aînée. Comme si je ne la voyais pas, et je parlais tout haut et elle me regardait. C’était comme si je m’étais envolée et que je me réincorporais après. Elle n’osait pas me déranger. Ensuite, elle m’a demandé avec qui je parlais. Elle pensait que j’avais un truc dans l’oreille, genre un téléphone greffé directement dedans. Ce qui semblait incohérent pour elle, c’est que mon interlocuteur parlait avec le son de ma voix. Elle voit trop de dessins animés ! On leur fait croire n’importe quoi aux enfants du troisième millénaire.
- …
Il acquiesse. Là je suis bonne pour la chambre capitonnée hermétique. En fait, doit-on vraiment tout dire à son psy ? Oh, je ne fais de mal à personne à parler toute seule. Je peux lui faire confiance, il sait faire la part des choses. Et puis, j’en ai rencontré plusieurs, et lui, il contribue à mon bien-être, avec lenteur mais assurément, j’évolue bien avec lui.

- …je me suis rendue compte alors que j’avais un échange avec mon patron, que j’élaborais ses réponses, les miennes. Il était odieux, ce qui est la réalité, mais là, je lui plantais en pleine figure les mots justes, ceux qui l’écrasent et il baissait la garde. Il était d’accord avec moi. C’était une danse des mots. Je crois que c’est ma manière à moi de traiter les soucis. Non, quand je dois régler quelque chose, passer à l’action. Je suis toujours fascinée par la capacité de mon amie Iris à élaborer dans sa tête des quantités d’hypothèses. J’en suis incapable. Je parle. Parfois, je refais plusieurs fois la même conversation en modifiant son déroulé.
- Vous faites cela uniquement quand il s’agit de soucis ?
- Non, en fait quand j’étais enfant, j’inventais, je m’en souviens.  En colonie de vacances d’hiver, lorsqu’il fallait prendre le tire-fesses, j’avais de longs dialogues amoureux avec l’élu de mon cœur. Il me disait des choses tendres, ce que je voulais.
- C’était du fantasme. Dans le fantasme vous avez un pouvoir extraordinaire, celui de faire faire et dire ce que vous voulez à l’autre.
- Oui, c’est cela. Je chantais aussi beaucoup de chansons d’amour que j’inventais le temps d’une montée.
- Vous réviez beaucoup ?
- Oui. Je n’étais jamais vraiment là. J’étais dans un monde. Un monde avec des mots, de la musique, des chants. Avec du son.
- Avez-vous vécu dans le silence ?
- Non. Peut-être une solitude.
- Mais vous n’êtes plus seule ?
- Non.
- Que se passe-t-il alors quand au nez de votre fille vous échangez avec un absent qui parle à haute voix ?
- Je m’échappe. Je suis ailleurs. Dans une bulle extériorisée.
- Nous y voilà.
Il arrive… Maman, j’ai peur. J’ai peur d’ouvrir une fenêtre, même une toute petite. Je ne veux pas de question. J’ai été suffisamment retournée la semaine dernière. Je vais lui couper l’envie tout de suite. Il ne croit pas tout de même pas que je vais la lui servir toute faite, toute prête sur un plateau de carton, façon prêt à emporter ? et zou. Le fast-psy, et puis quoi ?Écoute ça, mon psy chou, voilà ma plus belle expérience d’auto-dialogue !


- C’est comme cette fois, où j’étais au rayon chausettes hommes du Bon Marché. Je ne sais pourquoi, j’adore ce rayon. Les chaussettes de différentes matières, longueurs, couleurs y sont précieusement, parfaitement rangées. C’est harmonieux, presque un tableau. Et puis il y a moins de monde qu’au rayon femmes. Bref, je choisissais des chaussettes pour François, quand je l’aimais encore. Et j’ai commencé à hésiter et à envisager notre échange lorsque je lui offrirais son cadeau. Moi, argumentant mon choix. Lui suggérant des associations. « Tiens tu pourrais les mettre avec ton costume à carreaux rouge et blanc, le rose c’est magnifique sur des chevilles d’homme ».
Marcel Mattei écoute attentivement. Il aime bien les chaussettes, je le sais, ça lui irait bien des chaussettes framboises écrasées aussi.

- …François trouvait mon goût douteux, pas assez masculin à son idée. J’en ajoutais de plus belles, sur l’effet qu’il allait faire sur son assistante qui, du coup, lui apporterait son café sur un plateau et surtout ferait son boulot. Elle adore le rose, elle porte même des chaussons qu’elle a transformé en ballerines à pompons roses. Bref, on s’engueulait pour finir. C’est alors qu’un homme s’est approché de moi. M’observant depuis quelques minutes avant que sa présence ne m’importune et me réveille.
J’étais saisie. C’était Georges…Psy Chou lève un sourcil, et moi joyeuse…Georges Clooney. En chair et en os. Beau comme un dieu. Là, devant moi, ridicule. Ne sachant plus où me mettre. Dans un français parfait il me demanda de l’aider à faire une sélection. Pour lui, j’étais une vendeuse, recalée, une attardée mais la seule présente ici. Alors, j’ai assumé. Il est parti avec une variété éblouissante de chaussettes hautes assorties à sa garde robe. Une trentaine. C’est ainsi que je ne rate, désormais, aucune de ses apparitions à la télévision. Je hurle quand la caméra ne le prends pas en pieds. Vous vous rendez compte, Georges Clooney porte les chaussettes que j’ai choisies pour lui !
- Nous devons nous arrêtez ici. Je vous invite à réfléchir à cette question du silence. S’agit-il de vide ou de silence ? De l’absence que vous comblez par vos dialogues sonores ? Je reviens aussi sur cette singularité qui consiste à vous mettre dans un dialogue seule comme si le monde extérieur n’existait plus, sans vous embarrasser des autres. Pourquoi ne pas avoir un dialogue avec la personne présente ? votre fille par exemple. Pourquoi vous mettre dans votre bulle sonore, à part, seule en fait, au milieu des autres ?


Je paie. Je sors. Ouh, c’était lourd tout ça. Trop lourd. Il ne m’a pas loupé. Ma vrille sur le rayon chaussettes ça ne lui fait pas perdre le nord à mon psy. Il a une belle boussole dans sa caisse grise.

Ceci est une fiction, une création. Toute ressemblance avec une ou des personnes existantes ou ayant existé est pure et fortuite coïncidence.
Et Je n’ai jamais choisi les chaussettes de Georges Clooney ! Dommage.
Par CVeronique - Publié dans : Chronique psy
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Mardi 9 septembre 2008

- J’ai aimé un Jon.

- Vous ne m’en avez jamais parlé ?

- Non. Il me revient en pleine figure.
Ah ! Marcel Mattei, un look, un style, un homme ! Trop vieux pour moi. Dommage. J’aime bien l’intonation de sa voix. Il fait jeune quand même. Toujours bien rasé, pas de poils qui sortent du nez ou des oreilles. Pour un peu je lui ferais la bise en entrant. Et puis, quand il croise les jambes, je vois ses chaussettes et pas une rangée de poils ébouriffés entre le bas de pantalon et le haut des socquettes. J’en déduis qu’il a le style anglais : les chaussettes hautes. Exclues, les socquettes de tennis blanches dans des mocassins noirs hideux. Proscrites les chaussettes avec large rayure pétard au genou à l’effigie de son club de rugby. Non, des fines, sans doute, double fil d’écosse, côtelées. Il a la cheville déliée et les jambes longues. Et puis, les chaussures. Ah, les chaussures ! pas des croquenots, des mocassins de daim ou cirées, marrons gold, genre Berluti, mais moins cher quand même ! Je n’aimerais pas payer une somme astronomique pour ses pieds. Faut pas exagérer ! J’avais une psy, avant, une femme. Son cabinet était somptueux. D’un luxe inouï. Je m’allongeais sur une méridienne Mies Van der Rohe. J’admirais les tableaux de Hantaï et les meubles contemporains. Je voyageais dans cet univers et j’en oubliais de parler. Rien ne sortait de moi, je prenais, je partais dans mes pays oniriques. Je l’ai quittée. Mon travail avec elle était médiocre malgré la part de rêve que je venais y puiser. J’aime l’art mais je n’y connais rien.

- Vous parliez de Jon ?

- Oui, excusez-moi, je rêvais. Je suis rêveuse. Il y a toujours une idée qui me conduit vers une autre. Pourtant je suis concentrée, je vous assure ! Je voulais vous parler de cet homme car il m’a semblé utile de reprendre contact avec lui.

- …

- Je l’ai rencontré, il y a de cela une douzaine d’années. À cette époque mon ex était là, pas là, là, pas là…vous connaissez la rengaine. C’était une phase « sans ». Il était alors marié. Sans doute plus préoccupé par sa vie que passionné par notre relation. J’en souffrais. Je sortais avec mes amis. Il y avait souvent des soirées à Boulogne, dans la maison de famille de mon meilleur ami. Un brassage de gens passionnés, d’univers variés, des poètes, des artistes, des perdus, des étudiants, des américains, des japonais, des sud-américains ici de passage pour quelques études françaises. J’avais 28 ans, je crois. C’était une fête de mardi-gras ou de Saint Valentin. Je participais à la préparation. Dans la cuisine, chacun s’affairait. C’était même plus amusant que la fête ! J’aime ça. J’aime cuisiner. J’aime faire quelque chose de bon pour que les autres aient du plaisir. Pour favoriser les rencontres. Un peu comme Stéphane Audran dans « Le festin de Babette ». Ce film c’est moi en quelque sorte, ce jour là, et d’autres encore. Je préparais des pommes d’amour. Le sucre coulait enveloppant les fruits, petits, croquants, rouges cramoisis.
Et je m’élance dans mes explications gourmandes. Un jour il faudra que je lui parle de mes kilos. Il n’y a pas de secret, mon amie Iris est longue et mince et elle n’est pas gastronome. Moi, je le suis, exagérément. Je crois que je préfère les plats salés, voire salés-sucrés. Enfant, j’aimais le sucre. Aujourd’hui, j’ai apprivoisé le sel que je peux, aussi, marier au sucre parfois.
Mais de quoi parles-tu Katia ? Marcel t’attend. Il est suspendu. Oui, c’est ça suspendu. Franchement, j’adore ses chaussettes caramel aujourd’hui. Elles sont neuves. Je ne les ai jamais vues. Je le suspendrais bien au lustre pour voir ses mollets en entier. Non, mais je rêve où je décolle ? Je ne vais pas arriver au bout de l’histoire à ce rythme là. Je suis bavarde avec moi-même. À l’intérieur et même à l’extérieur, pas étonnant que je sois exténuée chaque fin de journée. Je devrais peut-être faire de la méditation. Il paraît que c’est bon pour les personnes brouillon comme moi.

- Vous parliez de pommes. C’est évocateur.

Je souris. Il veut dire quoi ? Que je dérive toujours sur les sujets « sexe » ? Est-ce que je suis comme cela ? définitivement obsédée ? non, je parlais de gourmandise. Et lui il évoque le sexe ou je rêve ? Oui, mais le sexe, c’est de la gourmandise…oh, oh, oh ! je vais me coller un sparadra sur le cerveau pour qu’il me laisse parler.

- Oui…donc, je faisais ces pommes d’amour. Je trempais les pommes dans le caramel vanillé et je les posais sur une plaque de marbre. Lui, me regardait faire. Il ne bougeait pas. Ses yeux suivaient les mouvements de mes mains. Parfois les miens se fixaient dans les siens. Ils étaient bleus. Bleu de mer. Il avait 23 ans. Nous avions peu parlé auparavant. Je ne le connaissais que de vue. Nous avions dîné souvent, comme ça se faisait régulièrement dans cette maison, mais sans paroles, en famille. Là, il était tout près. Je ne sais pourquoi, il m’est impossible de faire un pas vers un homme. J’ai évolué, pas énormément, mais à ce moment là, j’étais encore tellement timorée. Tellement conventionnelle. Alors, il venait à petits pas. Jusqu’à s’approcher pour que je lui montre la manœuvre. C’est alors que nous avons ensemble, sa main dans la mienne, plongés les fruits défendus dans le caramel. Pas un mot. Des yeux. Juste des yeux qui se transpersent, qui vont voir jusqu’au fond de l’autre. Qui embrassent. Ce soir, là, nous avons parlé, parlé, parlé. Plus tard, des jours entiers, nous avons parcouru Paris, à sa découverte. Je lui montrais avec mes yeux la ville, ses secrets, les miens, c’était très doux.

- Vous l’aimiez ?

- Je ne savais pas. Encore. Je ne savais pas encore. Il était plus jeune. J’étais plus sûr que lui. Il me suivait. Il m’écoutait. Il m’aimait. Il approuvait ce que je disais. Il appréciait ce qu’il voyait avec moi. Il y avait quelque chose de magique. Il parlait peu. Mes amies s’interrogeaient sur l’intérêt de ce garçon. « Il n’a pas de conversation » disaient-elles. Il y avait une paix avec lui, une réalité sans mots. Et puis, il m’a embrassé. Je croyais être une copine. Ce baiser était un mot, un grand, qui me donnait la permission d’être aimée. J’étais une femme. Avec François, ce n’était pas pareil, il me possédait. Il me guidait. Je n’étais pas aussi grande avec lui. Je ne savais rien. Avec Jon, je savais tout. Une façon de dire que je n’étais pas une fille, une petite nana, une chose, une maîtresse. Nous avons fait l’amour. C’était parfait. Une infinie perfection dans la rencontre des peaux, des parfums, des saveurs. Une étreinte d’une douceur et d’une intensité empreintes de pureté. Quelque chose que je n’avais éprouvé avant ce jour. J’aurais aimé que ma première nuit d’amour, adolescente soit ainsi. C’était un excellent amant. Avec peu de mots. Sans apparats. Nous riions beaucoup ensemble. C’était si simple avec lui. Nous nous amusions à parler mariage. J’avais prévu le costume, une tenue chinoise veste et pantalon pour nous deux, en blanc. Nous serions sublimes. Il était d’accord. Il était amoureux. Je le devenais. Je voulais tout lui montrer, ma maison, mes parents, il m’accompagnait dans un quotidien de célibataire affairée. J’étais si joyeuse à ce moment-là.

- Plus aujourd’hui ?

- Moins.

- Qu’est-il devenu ?

- C’était le jour de la fête des mères. Il m’accompagnait à la S.P. A. pour adopter un chien, un petit amour pour maman. Ensemble nous avons rencontré chacun. Comme moi, il était sensible, il ressentait leur chagrin, leur colère, leur besoin d’aimer, d’être aimer…c’était étrange cette proximité émotionnelle. Et puis, notre dévolu, s’est posé sur une chienne croisée avec des petites moustaches blanches, un col blanc, des pattes blanches et du gris tout autour. Elle était imposante, un mélange de berger et d’on ne sait quoi. Une douceur irrésistible dans les yeux. Nous étions tous les deux séduits. J’avais une toute petite voiture. Elle était sur ses genoux. Je conduisais. Elle lui faisait des léchouilles. Elle était heureuse. Je l’ai appelé « Olive ». Oui, comme la femme de popeye. Lui dans ses bras, il la tenait, la caressait. Il était gentil, chaleureux, rassurant, tout en étant très jeune. On voyait que cet homme, avait été comblé, qu’il avait reçu de l’amour. Sa douceur était, je crois, ce qui me fascinait le plus. Il était apaisant pour moi aussi. Je m’arrêtais pour prendre des fleurs. Il m’accompagnait en banlieue. Là, il me laisserait rejoindre mes parents. Pour quelques minutes de plus en ma compagnie, il était là. Même s’il lui fallait prendre le train pour repartir. Il m’attendait dans la voiture devant le fleuriste. Un énorme bouquet et la petite auto débordait. C’était drôle. Nous étions joyeux. Il était heureux, je crois. Nous étions quelques jours avant allés à Chamonix avec des amis, toute la route était rythmée par Bowie et son « life on mars ». Je vivais sur Mars avec lui. En dehors des conventions, des contraintes. C’est ça l’amour ? c’était beau, délicat, frais. Comme lui. Puis mon ex, qui ne l’étais pas encore, est apparu. À pieds. Nous n’avions pas encore démarré. Il tenait un bouquet d’une quarantaine de roses. J’ai ouvert ma vitre. Un bonjour froid de ma part, un curieux de la sienne. Il salua Jon. Jon, connaissait ma situation : un amour impossible avec un homme marié, éperdu et absent, présent, possessif. La chienne était tout joyeuse de voir une nouvelle tête. J’ai regardé son bouquet. Furieuse. Nous sommes partis. Il est resté là. Et ce fût la fin. Tout le long du jour il n’a eu de cesse d’appeler, chez moi, chez mes amis, sur le portable, chez mes parents. Je faisais visiter la ville de mon enfance à Jon avant de le déposer à la gare. Nous étions amoureux. Les bombes sont tombées quand devant chez mes parents François faisait le pieds de grue. Criant à tue tête mon prénom sous les fenêtres. J’avais honte. Je devais l’éloigner, je n’avais aucune envie de le voir. Pourquoi cette urgence de me revoir soudain ? D’être là ?

- Que disaient vos parents ?

- Rien. Ils avaient honte aussi. « Les gens nous connaissent » disait ma mère. Une maison de ville, entourée d’autres mitoyennes, ce n’est pas discret. Et il continuait à hurler jusqu’à ce que j’accepte de lui parler et de lui promettre de le voir afin de le congédier.

- Vous savez qu’il a toujours été comme cela ?

- Oui. Je sais. Je ne savais pas si bien. Pas encore. J’étais habituée à ses excès. Je les acceptais comme des preuves d’amour. J’étais idiote.

- Non, aujourd’hui vous savez, il fallait du temps.

- Jon, était reparti. Il quittait la France pour un séjour à Saint Petersbourg. J’étais triste. Ma mère était contente de son chien. Le trouvant encombrant mais c’est un peu pareil pour tous les cadeaux qu’on lui offre. C’est toujours « trop ». C’est pénible ces gens qui vous reprochent de leur faire des cadeaux, non ?

- …

Marcel -j’aime bien l’appeler Marcel- me regarde. Il semble fatigué. Ça doit le saouler toutes ces salades. Je ne me rends même pas compte de ce que je dis, je vide, je vide, c’est loin, si loin. Malgré tout, je compatis. Ce n’est pas facile son job, suivre, enregistrer, trier, rassembler, noter les symboles, et surtout synthétiser pour orienter…je n’y arriverais pas. Rien que pour ça, je devrais lui laisser un pour boire. Non, c’est pas le genre qui boit. Il est plutôt Bio intégriste. Voire, bio intégriste végétarien. Il n’a pas toujours bonne mine, un peu de viande, ça lui teinterait les joues de rose.

- Bref, Jon, n’était pas là. François appelait sans cesse. Voulait me voir, créait une nouvelle fois l’événement dans ma vie. Jusqu’au jour où, après l’avoir fait lanterner, j’acceptais qu’il vienne me voir un matin. Un dimanche matin. Je me souviens. La veille le samedi soir, soirée sans doute en famille pour lui, je me dandinais chez mes amis. Une fête amicale, pleine de gens, et Jon qui jusqu’à ces retrouvailles avec lui, m’avait écris chaque jour. C’était merveilleux. L’autre perdait sa place. Je savais que je le voyais le matin, le lendemain, mais rien ne me disait tant il m’ignorait parfois. La soirée s’est prolongée. J’ai dormi. Avec lui, Jon. Son corps, sa peau, le désir et la tête pleine d’attirance pour François qui mettait à nouveau le cahot dans mon coeur. J’ai dormi contre mon bel américain, si doux. Je suis partie le matin. Tôt. Ma vie a basculée, là, précisemment. C’est pour cela que je vous raconte dans le détail cet épisode important.

- …

- J’ai posé mes deux pieds au sol. Le parquet était brut. Je les ai regardés. Longuement. Un à un mes orteils et mes petits doigts qui s’étiraient difficilement sur le sol. Telle une photographie. Elle est gravée cette image, sa lumière, ses couleurs, tout y est encore aujourd’hui.

La tête posée dans mes mains, mon corps plié en deux sur mes cuisses. La lumière leur donnait une beauté veloutée. J’ai ressenti quelque chose de fort à ce moment là. Je pouvais me lever d’un bon ou m’allonger à nouveau. C’était bruyant dans ma tête. J’étirais mes pieds sur leur pointe. Je les replantais dans le sol. Le temps était infini et trop rapide.

Il n’y avait pas de question, non plus. Qui de l’un ou de l’autre était le plus amoureux ? Lequel était celui que j’aimais le plus ? Avec qui voulais-je faire ma vie ? François était plus âgé que moi. Il n’était pas libre encore. Jon était jeune, étudiant, promu à une belle carrière sur l’autre continent.

Pouvais-je parler de vie avec l’un ou l’autre ?

Ça ne m’est pas venu.

Mon corps s’est élevé tout seul. Déplié, étiré, allongé. J’ai laissé celui de l’homme, chaud, tendre, magnifique, dans les draps. J’ai caressé sa chevelure. Je suis partie, ailleurs.

Pour lui qui serait là, à 8h. Celui qui aurait quitté le lit conjugal pour moi. Alors nous nous embrasserions après ces semaines de chats et de souris, nous nous raccorderions. Il serait rassuré. Je l’aimerais de nouveau. Je mettrais dans un coin, ma colère.

- Vous parlez comme si ce n’était pas vous. N’est-ce pas ?

- Oui, vous avez raison, c’était moi mais pas moi. C’est loin. Je ne voyais rien, vous savez. Et puis, c’est douloureux. Ce jeune homme, je l’aimais. Je l’ai su plus tard. Bien plus tard.

- C’est très joli cette façon que vous avez de parler de lui. C’est très doux.

- Il y a des gens qui ont cette faculté de vous rendre votre douceur. Il faisait émaner de moi ce qu’il y avait de plus joli, de plus fragile, de plus doux. Je ne me sentais pas en danger. C’était très romantique.

- Oui, c’est très romantique.

Il a de la douceur aussi quand il dit cela Marcel Mattéi. Il est empathique.

- Plus tard nous nous sommes cherchés dans le parcours de nos vies. Ma fille aînée venait de naître. Il m’a adressé un mail. «es-tu la Katia que j’ai connu à Paris ?». J’ai patienté avant de répondre. Quinze jours, et son adresse ne fonctionnait plus. Ces quelques mots signifiaient qu’il n’avait rien oublié. Tout comme moi.

- …

- Il y a quelques jours de cela, j’ai eu envie de le revoir, de lui parler, je l’ai cherché. Mon amie Iris m’a aidé. Elle m’a envoyé une info sur lui aux Etats-Unis. Il vit toujours en Arizona. J’ai poussé la recherche. Il fait beaucoup de compétitions sportives en plus de son métier d’avocat. J’ai écris à son club. Et là, là, quelle surprise, quelle joie de le lire ! Comme si le temps n’existait plus. J’aurais dû rester ce dimanche, il y a si longtemps. Lui éviter de la peine, je l’ai vu si triste après. J’étais si distante. Ses mots, son texte, rien n’avait été oublié, ni la musique qui nous accompagnait, ni nos petits secrets, ni les détails de nos balades parisiennes. J’étais très émue. Tremblante. Je lui ai envoyé des photos. J’ai attendu pour recevoir les siennes. Puis Mardi, j’ai ouvert mon courrier. Il y avait un nouveau message de lui. J’étais empressée.

- Vous tremblez ?

- Oui. C’était terrible. J’étais emplie de l’amour que nous nous étions donné.

- …

- …

- Vous êtes là ?

- Oui, excusez-moi. Cette émotion je la connais bien. C’était merveilleux. J’ai fait une erreur dans mon chemin de vie.
J’ai ouvert sa photo.

« Jane & Jon ». Terrifiant !

- Expliquez-moi ?

Il a l’air effrayé Mattéi. Je ne sais pas quelle tête je fais mais il semble suspendu à mes mots et pas par les chaussettes, ses yeux sont rivés sur mes lèvres comme s’ils disait « bon, alors, vous allez me raconter la fin de l’histoire ou quoi ? On a dépassé notre temps de parole». Mais il ne dit pas, on s’arrête là. Pourquoi ? parce qu’il n’a pas la question finale ? parce qu’il n’a pas la fin de l’histoire ? En fait, les psys sont de grands enfants. Ils écoutent des histoires. Comment ne pas être passionné ? Bon, c’est vrai qu’il y a des histoires vraiment tristes et difficiles. Allez, Katia cesse d’être superficielle !

- Je suis tombée d’un building. «Jon & Jane» !!!!, dites Djèèèèèènnnnnnn. Sa femme. Des grandes oreilles, des cuisses énormes et pas grâcieuse pour deux sous. Une marcheuse, comme lui maintenant. Ce doit être la visite de Paris. Ça lui a donné envie de découvrir le monde à pieds. Et j’ai la photo en grand, en large, de «Djèèènnn & Jon» devant le grand canyon. Ce n’est pas permis d’effrayer les gens comme-ça !

- Je ne comprends pas. Soyez plus précise.

- Elle est horrrrrrrrrrrible et lui il lui ressemble. Maintenant.
Ça y est, je file comme speedy gonzales dans les méandres de mon inconscient. Consciente ou pas.
Vous vous rendez compte ? Il m’écrit, il m’a cherché, nous nous sommes retrouvés et la première photo qu’il m’envoie c’est « Jon & Djèèèènnnnnn !!!!!!!! ». ahhhhhhhhhhh !
J’hurle soudain. Marcel a peur. Je suis tellement ulcérée par ce manque d’égard.

Commmmmmmennnnt ? mais comment a-t-il pu, le traître, bousillier en deux secondes, en une photo, notre jolie histoire, si pure… comment ? avec Jane et ses grandes oreilles, son manque de saveur, comment ?????? Il me complimentait quelques jours auparavant sur ma photo, seule, puis à propos de celles de mes enfants. Il m’écrivait que je n’avais pas changée. Que j’étais toujours aussi belle. Pourquoi attendre ? pour finalement m’envoyer un tel tableau ?

- Il ne vous appartient pas cet homme. Comme vous, il a fait son chemin.

- Oui, mais pas avec cette DDDDDDDéééééJJJJJènnnnnnh!!!!

- Doucement. Je vous entends.

C’est vrai qu’il a un sonotone, pourtant il me semble jeune, son expression, son air. Il paraît qu’il convient de s’équiper tôt quand on commence à perdre le son. Le sien est de dernière génération mais pour les aiguës ce n’est pas encore au point, ça siffle fort paraît-il, même si le volume est bas. Là, c’est certain, son tympan doit faire « cloque-cloque » en va et vient. Je ne voudrais pas être à sa place !

Je suis toute rouge. Je transpire de partout, même de la moustache. Respire Katia, respire.

- Nous allons nous arrêtez-là.

- Non, mais non !

- Nous sommes obligés. Nous continuerons la prochaine fois. Réfléchissez à ce qui vous touche ici…

- Mais, c’est elle ! C’est lui, vous ne comprenez pas ? Ma vie aurait été différente si j’étais restée ce matin-là dans ce lit avec lui. S’il m’avait retenue. Je crois qu’il l’a fait, mais pas assez, pas assez. Il m’a laissé prendre ma décision toute seule. Je suis partie et vous voyez quelle a été ma vie. Même pas un ange gardien pour s’asseoir sur mon épaule et me dire, « n’y va pas. Reste collée à ce beau jeune homme au corps parfait, une étoile qu’il ne faut pas laisser partir ». Rien.

- Vous êtes en colère contre lui ?

- Non, contre elle.

- Contre elle ?

- Non, contre moi.

- Nous devons nous arrêter. Vraiment. Je voudrais que vous vous penchiez sur ce qui se passe là. On est sur la question du choix. Ce qu’il y a de plus difficile dans la vie, c’est le choix. Faire les bons choix. Nous sommes sans cesse confrontés à des choix. Reposez-vous la question de savoir si vous avez fait le bon choix en prenant en compte les différents paramètres, notamment celui du fantasme de la vie avec Jon qui n’est pas la réalité. Vous savez ?

Aimez-vous marcher en montagne ? des heures ? des journées dans la gadoue ? bivouaquer ??? Quelle vie vous proposait-il ? Vous auriez aimé cette vie-là ?

- Je ne sais pas, je n’aurais pas vécu la mienne.

- Nous y voilà. Qu’auriez-vous vécu ? Quelle vie imaginiez-vous pour vous ? Pourquoi, lui, aurait-il du vous retenir davantage ? Décider à votre place ? Que voulez-vous ? Que d’autres décident pour vous ? Ceci est pour les enfants. N’êtes-vous pas une adulte ? Vous semblez vous en vouloir de votre choix ? De votre soit-disant non choix ? Vous en voulez à François d’avoir été là et à Jon de ne pas avoir insisté. Remettez les choses en perspective. Et si vous aviez fait le bon choix à ce moment-là ? Pensez à ce que vous avez vécu. Tout n’est pas négatif. Qu’avez-vous vécu de positif après ? Qu’en avez vous tiré ?

Vous avez vécu la vie que vous avez vécue, François n’était pas seul dans votre couple. Ni vous non plus. La question du choix de votre vie à vivre maintenant se pose. Pensez-y, vous voulez bien pour la prochaine fois ?

Je paie. Je sors. Je m’assois sur une marche. J’allume une cigarette. Je suis recroquevillée. Epuisée. Une patiente énorme passe près de moi, sonne et entre. Elle est en retard. Oh, Jon, pour la première fois j’ai un regret ! Et je n’aime pas ta femme. Et toi non plus. Tu lui ressembles maintenant. Tout est parti. Le fantasme, le souvenir si beau n’est plus. Il est parti avec cette photo.

©v.caron2006/2008 - Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une ou des personnes existantes ou ayant existé est pure et fortuite coïncidence.

Par CVeronique - Publié dans : Chronique psy
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