- Je suis un régime.
- Vous êtes au régime pour quelle raison ?
- Je ne suis pas au régime. Je faisais un parallèle avec ce que je me sens être.
- C’est à dire ?
- Un petit peu de tout.
- Un juste équilibre donc.
- Non, c’est une vision pas vraiment positive.
J’ai un défaut majeur, des mots, des mots…, qui arrivent sans crier gare. C’est curieux. Ici je parle d’une certaine façon qui n’est pas vraiment celle de mon quotidien. Il y a des choses
comme, celles-ci, qui sortent librement. Parfois je suis même positivement surprise, mais le plus souvent, j’ai l’impression que je dis ici tout ce qui ne se dit pas, ou que je garde au fond. En
fait c’est ça. Je suis peut-être totalement ridicule au fond de moi. Tu me diras Katia, c’est pour cela que tu vois Marcel Mattei, n’est-ce pas ? Pour éclaircir ces petits coins sombres, même, à
tes propres yeux ! Ces inconnus à l’intérieur de toi !
Il attend !!!!
- C’est à dire que je ne suis pas en train de faire le rapport avec l’équilibre nutritionnel qui participe de la bonne santé. Non, je suis en train de vous dire que je me sens puzzle.
- Je vois, un peu découpée ?
- Pas vraiment. Vous voyez quand on regarde un tableau, une photo, il y a quelque chose de fort qui émerge. Une couleur, un personnage, une forme, une lumière, une ombre…quelque chose. Et bien,
je ne suis pas un tableau, rien de fort n’apparaît.
- Expliquez-moi.
- Je me sens un petit peu de tout mais je ne suis pas un truc particulier. Par exemple, je réalise des tonnes de petites créations, mais pas une en particulier. On ne peut pas me qualifier en
disant « ah ! Katia, elle, c’est la spécialiste de tel truc ».
Il a l’œil torve soudain. Il regarde ma bouche parce que je parle ou parce qu’il se dit que je suis peut-être une spécialiste de vous savez quoi ? Non, il regarde souvent ma bouche. Il faut
dire que, vu le débit de mes mots, ma bouche, c’est comme un dessin animé. Elle se forme et se déforme dans tous les sens. Elle est expressive. Elle mime mes sentiments. Elle s’ouvre grand pour
la colère, s’étire pour la surprise, s’abaisse par dépit…Il s’imagine, sans doute, que c’est pour cela que je n’ai pas de ride autour de la bouche. Parce que je lui fais faire de la gymnastique.
Lui, c’est marrant, il a des petits plis autour de la sienne. C’est un phénomène que je ne connaissais qu’aux femmes. Il fait un rictus là, avec la sienne. Il m’imite ? Il tente un exercice ?
c’est vrai qu’il a un petit côté préoccupé de sa personne. Il y avait un film comme cela, je crois me souvenir avec Michael Kane qui se regardait dans le miroir pendant que son patient allongé se
parlait à lui même. (vérifier si ce n’est pas un woody Allen ou plutôt un Brian De Palma, non ?). Cesse ces interrogations sans contenu Katia ! Et, si tu peux, évite les phrases
ambiguës.
- Où êtes vous ?
- Je suis ici. Je m’interroge sur les phrases que je dis…parfois je me mets dans des situations malheureuses parce que je lâche spontanément ce que je ressens.
- Vous avez dis quelque chose qui vous gène ?
- Non, pas vraiment...enfin, si. Je dis que je ne suis pas la spécialiste de quelque chose. Au cours d’un dîner entre gens biens, on m’aurait tout de suite collé un truc sur la peau.
- Que voulez-vous dire ?
- Eh, bien, et bien….
C’est pas vrai, mais qu’ai-je dans le corps, aujourd’hui ? Le diable ? Je crois que mon truc, avec un grand « T », c’est le Tact pour me mettre toute seule en boîte! Voilà ! Mais bon
sang, Katia, ça te vient d’où ? Tu aurais louvoyé, tu ne serais pas en train de chercher une réponse à quelque chose dont tu ne voulais pas parler. Et puis le temps passe et si tu veux creuser le
sujet puzzle, il faut avancer. Cherche, cherche. Pense pense Katia. Une petite tape sur ta tête de Winnie t’aidera à réfléchir ?
- Et bien, on m’aurait tout de suite collé une image de…euh, bref vous voyez ce que je veux dire.
Il interroge du regard le bougre.
- Les gens pensent tout de suite à des trucs un peu…hum, hum… sexe.
Tu sens là, le truc ? tu as de plus en plus de mal à le dire, ce mot, ma belle ! En rentrant trouve un synonyme dans le dico pour en finir avec lui.
- Vous pensez ça ?
- Je ne le pense pas, je le vois.
- Comment le voyez-vous ?
- Le regard. Le regard des hommes souvent et puis surtout le regard de leurs femmes. D’autant que je suis une femme libre, donc on pense que je suis une allumeuse. Que je vais piquer le mari
d’une autre. C’est la tare des femmes seules. Déjà, être invité quand il n’y a que des couples, c’est une veine ! Et puis, vous savez, la plupart du temps autour d’une table, les conversations
restent à un niveau consensuel (tu frises la vulgarité) pour éviter que les gens se frittent. Du coup ça nivelle un peu par le bas. L’universel, c’est le sexe. Ça marche à tous les
coups.
Oui, bravo, d’un trait, le mot. Je suis frappée, c’est vrai. Il y a des jours où je lui raconte tout de go des trucs super crus et puis d’autres où le malaise me cerne, m’engourdie, me
bouffe. Là, il se dit, «je vois le genre de dîners dans lesquels elle perd son temps. Super, on en a au moins pour dix ans.» Il fait ses calculs. Je lui paie ses impôts de la décennie à
venir.
- Vous parlez comme si on ne pouvait vous voir autrement. N’est-ce pas vous qui vous percevez ainsi ? Qui interprétez…
- Ah, non ! non, non.
- Laissez-moi finir. Ce n’est pas une accusation. Je veux dire par là, pourquoi ne vous donnez-vous pas la chance de penser différemment de vous. J’entends, que vous restiez dans l’idée que vous
vous faites de vous. Ce regard que vous pouvez modifier par le travail que l’on fait ici et non que vous entriez dans ce que vous supputez être la pensée des gens. Nous avions déjà évoqué cette
question du regard des autres. D’autant, qu’il y a quelque chose de fantasmé. Cette idée que les autres pensent d’emblée que lorsque vous parlez, vous parlez de « sexe ». Que vous l’évoquiez ou
non. Ils ne peuvent pas suivre votre pensée sans vous juger, sans considérer autre chose ?
- Vous comprenez Marcel…
…Je l’ai appelé Marcel ou je rêve ? Au mon dieu, oh, là là je ne crois pas en vous mais venez à mon secours. Je suis toute rouge, c’est la première fois que je l’appelle par son prénom. Après
tout j’appelle mes clients par leur prénom, eux aussi. Non, ce n’est pas pareil, lui il fouille dans mon inconscient, c’est très intime, alors l’appeler par son prénom, c’est comme passer une
autre porte. Je suis conne, je suis conne. On fait quoi dans ce cas ??? (à part s’enfuir à quatre pattes ?) n’y pense même pas.
- Oui.
Il est gentle.
- Oui, et bien, vous avez peut-être raison. Je me trompe peut-être sur la pensée des gens. C’est vrai que je ne suis pas dans leur tête. Je me vois cependant en image faire des bourdes et je
m’autocritique en live.
- Nous y voilà. Vous dites très bien les choses. Vous vous sanctionnez d’emblée. Dire, je ne me sens pas spécialiste dans un truc particulier. Ça n’a rien de sexuel, vous êtes d’accord ?
- Oui, et non.
- Pourquoi ? Où puisez-vous cette association ?
- Nulle part, c’est comme ça.
- Vous pensez beaucoup au sexe ?
- Non, non, non...
J’ai chaud, je vais tomber dans les pommes. apportez-moi, un plat de Fetuccines au Gorgonzola. Oh, il m’embête. Qu’est-ce qu’il cherche là. Qu’est-ce qu’il veut me faire dire. Je ne vois pas
la porte de sortie. Tout se brouille. Je la sens mal la question prête à emporter.
- Je voudrais revenir à mon problème de départ. Je me sens mal avec cette perception de n’être que des petits morceaux et pas des petits morceaux avec un plus gros que les autres.
- J’entends bien. Vous fuyez cependant la question que je viens de vous poser. Nous allons y revenir. Elle rejoins cette question des petits morceaux. Chacun étant constitué de multiples
personnalités, de multiples parts, on pourrait dire que nous sommes à une étape ou vous rassemblez toutes ces parts de vous et que vous ne voyez pas encore celles que vous ne connaissez pas.
-...
- En fonction des situations, des personnes avec lesquelles vous êtes. Certaines parts de votre personnalité vont dominer plutôt que d’autres. Comparez la personne que vous êtes avec vos clients
et celle que vous êtes avec vos enfants. Celle que vous êtes avec vos amis ou avec votre ex-mari. C’est ce qui fait que vous êtes complète.
- Je comprends, mais, je venais avec une petite question bien concrète. Je fais un peu de tout, du bricolage, de toutes sortes, de la création, du tricot de la couture, de la sculpture, de la
cuisine etc. Tout est bien. Mais, je n’excelle pas dans un art majeur. Et c’est ce qui me laisse à penser que je suis incomplète. Que je ne suis rien. Touche à tout, c’est tout.
- Je ne suis pas d’accord. Faire toutes ces « petites choses » comme vous dites, ce n’est pas donné à tout le monde. Et si vous preniez cela comme un tout majeur. Votre capacité créative au
service de votre plaisir car il s’agit de plaisir, n’est-ce pas ? pas de travail ?
- …
- Nous devons nous arrêter là. Beaucoup de choses ont été évoquées aujourd’hui. Elles sont importantes dans le travail que nous menons.
J’aimerais que vous réfléchissiez à la question de la fuite. La fuite comme non réponse à une question qui vous gène ou qui vous demande de vous ouvrir, d’aller au fond de vous. La fuite dans des
occupations plaisantes mais très diversifiées plutôt que l’approfondissement d’une discipline qui pourrait à terme vous donner plus de satisfaction qu’un petit peu de tout. N’avez-vous pas de
préférence ? N’y-a-t-il pas une activité qui vous plaise davantage que les autres ?
-…
J’ouvre des yeux ronds…la bouche tout aussi ronde d’ailleurs, de quoi le laisser imaginer…stop là ! stop, tu entends ?
- Pour cela il n’y a pas de régime mais quelques portes à ouvrir.
Une dernière chose avant de nous revoir, essayer d’imaginer ce qui vous valorise à vos yeux. Et cette impression que les autres vous voient, je dirais exclusivement «sexuée» et qui vous gène
tant. Nous en reparlerons.
Je paie. Je pars. Je dévale les escaliers, j’ai envie de peindre, du rouge, du vif, de l’énergétique. Une petite pose à la boulangerie versus la pasta italienne histoire de plâtrer rapidement
mes frustrations.
©v.caron2006-2008
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